L'Équateur se prépare à choisir d'installer ou non une Assemblée constituante pour rédiger une nouvelle Magna Carta. Si cela se produit, cela pourrait être la Constitution numéro 21 de son histoire républicaine. Depuis 1830, le pays a réécrit vingt fois sa loi suprême. Chaque texte est né en réponse à des crises politiques, des promesses de refondation ou des tentatives de contrôle du pouvoir. La question sous-jacente n’est pas seulement juridique, mais historique : pourquoi un État qui se proclame démocratique a-t-il ressenti à maintes reprises le besoin de se réinventer constitutionnellement ?
Depuis l’indépendance, le constitutionnalisme équatorien fonctionne comme le miroir de son instabilité. Chaque changement de régime – une révolution libérale, un coup d’État militaire ou un nouveau projet politique – entraînait avec lui un constituant. La lettre est devenue un instrument de légitimation pour le vainqueur plutôt qu'un pacte durable. Comme l’a prévenu l’historien Enrique Ayala Mora, l’Équateur a préféré « refonder la république plutôt que de la réformer progressivement ».
Une publication de Plan V décrit cette dynamique comme un modèle « d’instabilité et de recherche permanente de légitimité ». La Constitution est utilisée pour réinitialiser le système chaque fois que la politique arrive à son terme, au lieu de l'adapter par des réformes spécifiques. En termes comparatifs, le pays a adopté plus de constitutions que presque tout autre État d’Amérique latine, dépassé seulement par la République dominicaine et le Venezuela.

Pour autant, les textes ne constituent pas des ruptures absolues. Malgré les discours de refondation, les constitutions équatoriennes ont été construites sur la base des précédentes, avec un minimum de continuité institutionnelle. Celle de 1830, rédigée après la dissolution de la Grande Colombie, instituait un État confessionnel où la religion catholique était officielle et la citoyenneté, un privilège masculin et propriétaire. Cinq ans plus tard, Rocafuerte introduit des ajustements libéraux, mais maintient la moralité religieuse.
Le XIXe siècle est une succession de constitutions au service du pouvoir en place. Flores promulgue la « Charte de l'esclavage » (1843) pour prolonger son mandat ; García Moreno imposa la « Lettre noire » (1869) qui limitait la citoyenneté aux catholiques pratiquants ; et Eloy Alfaro, en 1906, marqua la première rupture profonde en séparant l'Église et l'État et en déclarant l'enseignement laïc, gratuit et obligatoire. Malgré cela, la structure républicaine – unitaire, présidentielle et centralisée – est restée intacte.
Le XXe siècle a introduit une dimension différente : le constitutionnalisme social. La charte de 1929 reconnaissait le droit de vote des femmes, la protection des travailleurs et l'habeas corpus, en avance sur son temps. Plus tard, les constitutions de 1945 et 1946 ont consolidé les droits du travail tels que la journée de huit heures et le salaire minimum. En 1967, l’interdiction de la discrimination fondée sur la race, le sexe ou la religion a été incorporée, reflétant les nouvelles normes internationales en matière de droits de l’homme.

La Constitution de 1979 a rétabli la démocratie après sept années de régime militaire et instauré le suffrage universel, éliminant l'exclusion des analphabètes. Deux décennies plus tard, en 1998, le pays a été déclaré État de droit social et a reconnu les droits collectifs des peuples autochtones. Il s’agissait d’une réforme globale de la Charte de 1979 plutôt que d’une rupture. Enfin, celle de 2008, approuvée à Montecristi sous le gouvernement de Rafael Correa, proclamait un État plurinational, interculturel et laïc, reconnaissait les droits de la nature et consacrait le principe de bonne vie.
Cette séquence révèle trois constantes : premièrement, la prédominance de directions personnalistes qui utilisent le texte constitutionnel comme véhicule de consolidation ; deuxièmement, une recherche répétée de légitimité politique face à la crise du moment ; et troisièmement, l’adaptation des normes aux profondes transformations sociales.
À chaque étape, la Constitution a fonctionné comme un thermomètre du pouvoir. Les composantes libérales et conservatrices du XIXe siècle reflétaient les luttes entre l’Église et l’État ; Les lettres du XXe siècle répondaient aux revendications de droits et de justice sociale ; et celle de 2008 traduit le tournant idéologique régional vers la reconnaissance de la diversité culturelle et environnementale.
Cependant, le cœur du problème persiste : le caractère transactionnel de la norme suprême. Les constitutions équatoriennes ont été rédigées davantage comme instruments de gouvernement que comme accords d’État. En fait, la stabilité juridique dépend moins du texte que de la culture politique qui le soutient.
Aujourd’hui, avec le débat sur une éventuelle 21e Constitution, l’histoire se répète. Le gouvernement fait valoir que la charte de 2008 est épuisée et que le pays a besoin d'un nouveau cadre qui réponde à ses défis actuels.
Si le processus progresse, l’Équateur pourrait devenir le seul pays d’Amérique latine doté de 21 constitutions en moins de deux siècles. Mais la question n’est pas de savoir combien sont écrits, mais si certains parviendront à rester. Le défi serait de passer de la politique de rupture à la politique du consensus, de la Constitution comme butin du pouvoir à la Constitution comme pacte.
Chaque lettre a laissé des traces : l’abolition de l’esclavage en 1852, l’éducation laïque en 1906, le droit du travail en 1946, le suffrage universel en 1979, les droits environnementaux en 2008. L’histoire constitutionnelle équatorienne est une ligne ascendante en droits, mais discontinue en stabilité.