Comment la menace de Diosdado Cabello a révélé le système de censure pervers du Venezuela

Menace de Diosdado Cabello contre une chaîne de télévision privée qui diffusait un reportage sur María Corina Machado après des années d'autocensure

La nouvelle a duré quelques secondes. L'effet fut immédiat. A 17h16 ce mercredi, en avant-première informative de Contact instantané, Venevision a transmis les déclarations de María Corina Machado depuis Washington, après une rencontre avec le secrétaire d'État des États-Unis, Marco Rubio. C'était la première fois depuis des années que la chaîne privée mettait fin à une pratique constante consistant à omettre des informations sur le chef de l'opposition. Il n’y avait aucune analyse, aucun contexte ou accent éditorial. Juste l'image et la voix. À la télévision vénézuélienne, cela a suffi à déclencher une réaction du pouvoir.

Quelques heures plus tard, dans son émission nocturne de Venezolana de Televisión, Diosdado Cabello a consacré un segment entier à María Corina Machado. La mention de la chaîne privée n'est pas apparue dans l'immédiat. Auparavant, le dirigeant officiel avait construit un cadre discursif qui faisait office de prélude à l’avertissement : il présentait l’opposant comme une figure en déclin, acculé, ayant besoin de l’attention internationale et dépendant – selon son récit – de l’amplification médiatique pour survivre politiquement.

« María la 'Crazy' Machado est à court d'options », a déclaré Cabello, décrivant la figure anti-chaviste la plus populaire du Venezuela comme un leader qui doit « fabriquer un événement de troubles internationaux » pour revenir sur la scène. Le récit n’a pas été improvisé : il a placé les médias comme acteurs centraux de cette prétendue stratégie. Sans les nommer encore, il les désigne comme responsables de sa pertinence. Le message implicite était clair : quiconque rend compte d’elle collabore à son existence politique.

Ce n’est qu’après ce cadrage qu’est venue la référence directe. « Écoutez-en un, Venevisión », dit-il après une pause calculée. Et il a répété la phrase comme s'il s'agissait d'un slogan : « Sans véhémence médiatique, sa silhouette se dilue. Sans gros titres, il disparaît tout simplement. » Le message se terminait par une pause et un geste sonore bref et délibéré, chargé d'ironie. Il ne s’agissait pas d’un éclat ou d’une réaction spontanée, mais d’un avertissement formulé de manière pédagogique, adressé à la fois à la chaîne et au reste de l’écosystème médiatique.

Au Venezuela, ces types de messages n’ont pas besoin d’être traduits en ordres explicites. L’histoire récente remplit cette fonction. Pendant plus de deux décennies, le chavisme a construit un système de contrôle de l’information basé sur des réglementations discrétionnaires, des sanctions administratives, des fermetures de médias et des pressions informelles. La Commission Nationale des Télécommunications (CONATEL) est devenue l'axe de ce projet, avec le pouvoir de révoquer des concessions, d'imposer des amendes et de conditionner la survie des chaînes privées.

La fermeture de Radio Caracas Television en 2007 a marqué un tournant. Depuis lors, l'autocensure s'est consolidée comme pratique structurelle dans des chaînes telles que Venevisión et Televen, qui ont progressivement réduit leurs espaces d'information et évité les reportages considérés comme sensibles. Il ne s’agissait pas d’une censure déclarée, mais d’un processus d’adaptation forcé, alimenté par des appels officiels, des avertissements voilés et des dossiers ouverts sans résolution claire.

Diosdado Cabello averti sur VTV

Les données confirment la tendance. Entre 2003 et 2025, des organismes indépendants ont documenté la fermeture de plus de 300 radios sur ordre du CONATEL, dans des procédures mises en cause pour leur opacité. En parallèle, le Syndicat national des travailleurs de la presse et des organisations internationales ont enregistré des arrestations, des confiscations de matériel et des harcèlements contre des journalistes. Selon le Comité pour la protection des journalistes, le Venezuela était en tête de la liste régionale des pays comptant le plus de journalistes emprisonnés en 2024.

CONATEL a ordonné la fermeture

Dans ce contexte, l'intervention de Cabello ne peut être lue comme une simple opinion politique. Son discours a rappelé des règles non écrites : la visibilité de certains acteurs a des conséquences, et la responsabilité de les éviter incombe aux médias. En présentant la couverture médiatique comme un acte de « stridence » qui alimente l’opposition, le message a déplacé la faute de ceux qui sont au pouvoir vers ceux qui rapportent.

À la télévision vénézuélienne, la menace prend rarement la forme d’un ordre direct. Elle est formulée comme une analyse, déguisée en moquerie ou présentée comme un avertissement stratégique. Le résultat est pourtant le même : renforcer un système où le silence continue d’être, pour de nombreux médias, la condition du maintien à l’antenne.

La brève apparition de María Corina Machado sur Venevisión n'a pas modifié la ligne générale de la chaîne ni inauguré une nouvelle étape d'ouverture éditoriale. Mais cela a révélé, une fois de plus, la fragilité de la marge autorisée. La réponse officielle a confirmé que même une mention spécifique peut être interprétée comme une transgression.