Perte de preuves et long chemin dans la recherche de justice au Venezuela

Ketsy Medina a passé près de six ans à demander justice pour le meurtre de sa mère au Venezuela, l’un des pays où règne la plus grande impunité au monde. La route a été « difficile » et « effrayante ».

Maigualida Sifontes, 55 ans, est décédée d’une balle dans la poitrine avec un fusil de chasse à la porte de sa maison à Santa Teresa del Tuy, à la périphérie de Caracas, le 30 décembre 2017.

« Ça a été un voyage très difficile », raconte-t-il au Medina, 40 ans et sa fille unique, qui dénonce à quel point l’affaire a été truffée d’irrégularités.

L’affaire a été classée par la police comme un homicide en vue d’un vol qualifié, mais Medina pense différemment. « J’insiste sur le fait que c’était un fémicide (…) il n’y a jamais eu de vol, ils ne sont jamais entrés dans la maison. »

Le Venezuela est l’un des pays les plus violents de la région, après le Honduras et le Salvador, selon les données de l’Observatoire vénézuélien de la violence (OVV), qui documente généralement des cas dans un contexte où les chiffres officiels font défaut.

Le pays fait état, selon cette ONG, d’un taux de 40 morts violentes pour 100 000 habitants, dont beaucoup restent non résolues.

Personne n’a été arrêté pour la mort de la mère de Médine.

preuves perdues

Ce que Medina sait du crime de sa mère vient de ce que les voisins et l’ex-partenaire de sa mère lui ont dit. Six ans se sont écoulés et il n’y a pas de version officielle : ni la police ni le parquet ne lui ont donné de réponse.

L’affaire se complique après que des preuves qui étaient sous la protection de la police judiciaire (CICPC), comme une vidéo du crime enregistrée sur des caméras de sécurité et une empreinte digitale de l’homme qui lui a tiré dessus, ont été « perdues ».

« C’est tellement grave qu’à ce stade, même si j’ai demandé une copie du dossier de ma mère (…) je n’ai toujours pas lu le dossier », poursuit Medina, qui est dans son dernier mois de grossesse.

La dernière fois qu’elle est allée au tribunal « j’étais enceinte de trois mois et j’ai passé six heures assise dehors, sans tabouret, six heures pour qu’un huissier me dise que le dossier n’était pas là », se souvient-elle.

Sur le long chemin de la justice, Ketsy Medina est devenue une militante et a fondé un réseau de soutien numérique, Justice For All Women.

« Personne ne nous donne d’informations sur les procédures, quels sont nos droits, vous découvrez tout au fur et à mesure que vous rencontrez les crabes (problèmes) », affirme-t-il.

Le Bureau du Procureur n’a pas encore répondu à la demande du d’un commentaire sur l’affaire.

On entre dans des dépressions très profondes. Alors vous dites ‘bien, mais je continue, je ne continue pas, qu’est-ce que je fais ?’ »

Le Venezuela est classé 11ème parmi les pays avec la plus grande impunité au monde, selon le classement établi par le cabinet Eurasia Group et le Chicago Council on Global Affairs, qui a étudié 163 pays.

Seulement dépassé par le Tchad, le Congo, le Burundi, l’Irak, le Soudan, la République centrafricaine, la Birmanie, le Yémen, la Syrie et l’Afghanistan.

En avril, le procureur général, Tarek William Saab, a écrit sur Twitter que depuis 2017, le ministère public avait mené plus de 4 millions de procédures judiciaires « basées sur des accusations, des accusations, des condamnations, etc., dans le but de rendre justice ».

Saab a noté que le chiffre comprend 1,45 million d’actes concluants, « ce qui signifie le résultat final d’un travail ou d’une enquête ».

#JusticePourToutesLesFemmes

Après près de six ans de recherche de justice, Medina dit qu’elle peut parler du cas de sa mère sans s’effondrer.

Ketsy Medina écrit dans un journal les voyages qu'elle entreprend pour demander justice pour sa mère.

Ketsy Medina écrit dans un journal les voyages qu’elle entreprend pour demander justice pour sa mère.

«Vous entrez dans des dépressions très profondes. Alors tu dis ‘d’accord, mais je continue, je continue pas, je fais quoi ?’ », pointe-t-il.

Et sur ce long chemin, elle est devenue militante et a fondé un réseau de soutien numérique : #JusticiaParaTodasLasMujeres.

Depuis, le mouvement a aidé 25 familles de victimes de fémicides à créer des campagnes d’information et à protester contre l’abandon judiciaire.

« Sur la base de mon dossier, je leur donne des orientations pour qu’ils veillent à ce que les preuves ne soient pas perdues (…), c’est une sorte de soutien », ajoute-t-il.

Rien qu’en mars dernier, il y avait une action fémicide toutes les 13 heures : 23 fémicides terminés et 31 frustrés, selon l’Observatoire numérique sur le fémicide du Centre pour la justice et la paix (Cepaz), qui enregistre à travers des moniteurs les cas rapportés dans la presse.

Je ne saurai peut-être jamais ce qui est arrivé à ma mère, mais je pense que les proches doivent encore continuer à insister car nous ne pouvons pas laisser le silence continuer à reproduire la complicité que les choses ne fonctionnent pas.

Comme le cas de la mère de Médine, il y en a d’autres, explique la directrice de l’ONG Utopix, Aimee Zambrano.

« Les mêmes proches doivent recueillir des preuves ou rechercher des témoins, ce qui rend beaucoup plus difficile la question de la justice dans les affaires de fémicide », a expliqué l’expert à .

La directrice du Cepaz, Beatriz Borges, a fait remarquer que le retard judiciaire dans les affaires de violence de genre répond en principe au « personnel peu formé » ou « spécialisé dans la violence de genre », en plus de la « corruption du système judiciaire », du « manque de l’accès à des conseils juridiques » et la peur des représailles.

Cette peur est également ressentie par Médine, mais cela ne l’arrête pas : « une des choses auxquelles je pense, c’est de porter plainte devant une organisation internationale ».

« Je ne saurai peut-être jamais ce qui est arrivé à ma mère, mais je pense que les proches doivent encore continuer à insister car nous ne pouvons pas laisser le silence continuer à reproduire la complicité que les choses ne fonctionnent pas », a-t-il déclaré.