Le séisme mesure généralement la résistance des bâtiments. Mais, dans les pays politiquement tendus, il mesure aussi la résistance des institutions. Le Venezuela l'a confirmé après les deux tremblements de terre de magnitude 7,2 et 7,5 enregistrés le 24 juin 2026, une urgence qui a forcé la déclaration de l'état d'urgence nationale et qui a mis en lumière une question centrale : la réponse de l'État visait-elle avant tout à sauver des vies ou à préserver le contrôle politique ?
Le professeur et chercheur Rodrigo Mijares, chroniqueur aux Crem Papers, titulaire d'une maîtrise en gestion logistique de l'Institut polytechnique des forces armées du Venezuela, professeur à l'Université Simón Bolívar et chercheur invité au Centre de recherche et d'éducation en droits de la personne de l'Université d'Ottawa, suggère que la discussion centrale ne se limite pas au nombre de troupes déployées, mais au type d'État qui est devenu visible lorsque les citoyens ont eu besoin de protection, de coordination et de présence immédiate.

La tragédie vénézuélienne, soutient le chercheur, permet de formuler une hypothèse inconfortable : dans les systèmes où les forces armées constituent le pilier central du pouvoir politique, la gestion des catastrophes peut être conditionnée par le maintien du régime. Et lorsque ce soupçon apparaît au milieu de la douleur, il devient également une partie de la catastrophe.
Pour cette raison, il place le débat dans une dimension institutionnelle : dans les systèmes politiques hautement centralisés, la réponse à une catastrophe peut être conditionnée par le maintien du régime plutôt que par la protection directe du citoyen.
Les rapports humanitaires publiés les jours suivants décrivent une crise humanitaire d'une grande ampleur : des milliers de personnes touchées, des évacuations massives, des hôpitaux endommagés, des écoles compromises, des maisons détruites et des équipes nationales et internationales déployées dans les opérations de secours, de soins de santé, de distribution d'eau et d'hébergement temporaire. Dans ce scénario, le rôle des Forces armées nationales bolivariennes a été soumis à une lecture qui transcende la logistique et entre pleinement dans le champ politique.

En cas de catastrophe, la première réponse de l’État ne sauve pas seulement des vies : elle révèle aussi les priorités. C’est la lecture proposée par le professeur et chercheur Rodrigo Mijares en analysant la performance institutionnelle après les tremblements de terre qui ont secoué le Venezuela le 24 juin 2026, une urgence qui a forcé le décret de l’état d’urgence nationale et a révélé, une fois de plus, la fragilité des systèmes de réponse aux catastrophes.
Pour Mijares, la question sous-jacente n’est pas seulement de savoir combien de soldats ont été mobilisés, mais « quel type d’État a été projeté lorsque la société avait le plus besoin de le percevoir comme un protecteur ».
Selon lui, le jugement historique d'une tragédie n'est pas déterminé seulement par l'ampleur du désastre, mais par la manière dont le pouvoir réagit lorsque des vies humaines sont en jeu.
Cette réponse, prévient-il, affecte inévitablement la perception du public quant à ceux qui auraient pu être sauvés et qui n’ont pas reçu de soutien immédiat. « Cela fait tout simplement très mal », dit Mijares.
Le double séisme du 24 juin, rapporté par les médias internationaux comme deux séismes de grande magnitude survenus à quelques secondes d'intervalle, a provoqué de graves dégâts, des effondrements de structures, une suspension des services et la fermeture d'infrastructures clés, dont l'aéroport de Maiquetía. Dans les premiers jours, différents rapports faisaient état d'efforts de sauvetage menés par les pompiers, la protection civile, les volontaires, les communautés organisées et les équipes internationales.

Mijares souligne une distinction essentielle pour éviter des conclusions hâtives : il existe des faits observables et il existe des hypothèses politiques. Parmi les premiers figurent la déclaration d'urgence, la présence d'organisations civiles, de pompiers, de la Protection Civile, de volontaires, de communautés organisées et de délégations étrangères dans les tâches de sauvetage et d'assistance.
Ce qui n’a pas été prouvé, prévient-il, c’est une décision délibérée de restreindre la participation militaire aux opérations de sauvetage. Mais l’absence de preuves concluantes n’annule pas l’analyse politique. En cas d’urgence, les citoyens évaluent non seulement ce que l’État a fait, mais aussi comment il l’a fait, ce qu’il a montré, ce qu’il a caché et quelle image il a projeté alors que la vie humaine dépendait d’une réponse immédiate.
À partir de la théorie des relations civilo-militaires, Mijares relie le cas vénézuélien à des auteurs tels que Samuel Huntington, Morris Janowitz, Samuel Edward Finer, Alfred Stepan, Peter Feaver et Rebecca Schiff, qui ont étudié la relation entre forces armées, pouvoir politique, contrôle civil et légitimité. Dans l’ensemble, explique-t-il, ces approches s’accordent sur le fait que les militaires ne sont pas de simples opérateurs techniques : ce sont des institutions profondément insérées dans la structure politique de l’État.

Samuel Huntington a mis l'accent sur le contrôle civil et le professionnalisme militaire ; Morris Janowitz a souligné l'adaptation de l'armée aux fonctions sociales ; Samuel Finer et Alfred Stepan ont analysé le rôle des militaires en tant qu'acteurs politiques ; Peter Feaver a proposé le modèle principal-agent pour étudier la supervision civile ; Rebecca Schiff a parlé de l'harmonie entre la société, les forces armées et le gouvernement ; Steven Levitsky et Lucan Way ont expliqué comment des régimes autoritaires compétitifs peuvent transformer l’armée en soutien structurel du pouvoir.
La comparaison historique, ajoute le professeur Mijares, nous permet d'observer une tendance. Dans les crises extrêmes, depuis la Russie de 1917 jusqu’aux expériences latino-américaines étudiées par Stepan, la préservation du pouvoir peut influencer la manière dont les ressources coercitives de l’État sont mobilisées. Il ne s’agit pas de transférer mécaniquement ces cas au Venezuela, mais d’avertir que, sous la pression, les régimes révèlent ce qu’ils considèrent comme une priorité à protéger.
Le Cadre de Sendai pour la réduction des risques de catastrophe 2015-2030, adopté par les Nations Unies, établit que les États ont la responsabilité première de réduire les risques, de renforcer la préparation et de réagir de manière coordonnée pour protéger les vies, les moyens de subsistance et les infrastructures critiques. Selon cette norme, l’urgence vénézuélienne ouvre inévitablement un débat sur la coordination, la transparence, la responsabilité et la présence institutionnelle sur le terrain.

Pour le chroniqueur de Los Papeles del Crem, la question décisive n'est pas seulement de savoir combien de soldats ont été mobilisés, mais aussi de savoir quel type d'État s'est présenté à la société au moment où celle-ci avait le plus besoin de le considérer comme un protecteur. Dans le jugement historique d’une catastrophe, ce qui perdure n’est pas seulement l’ampleur du désastre, mais aussi la manière dont le pouvoir a réagi lorsque des vies humaines étaient en jeu.
La catastrophe n’a donc pas seulement causé des dégâts matériels et humains. Cela ouvre également une question politique de grande envergure : au moment le plus critique, le citoyen voit-il un État protecteur ou une puissance soucieuse de se maintenir ? Pour Mijares, cette réponse marquera la mémoire publique de la tragédie autant que du tremblement de terre lui-même.