La loi d'amnistie avance au Parlement vénézuélien : les clés du projet

L'Assemblée nationale du Venezuela a approuvé jeudi en première lecture une loi d'amnistie qui s'annonce comme l'une des plus importantes de l'histoire récente du pays. Le projet, promu par le leader du régime vénézuélien, Delcy Rodríguez, établit une grâce légale massive pour les crimes politiques commis pendant plus de deux décennies du chavisme.

L'initiative couvre les événements survenus entre le 1er janvier 1999 – date à laquelle Hugo Chávez a pris le pouvoir – jusqu'au jour de l'entrée en vigueur de la loi. Cette période comprend les manifestations massives qui ont secoué le pays en 2007, 2014, 2017, 2019 et 2024, des cycles de manifestations qui ont fait des dizaines de morts et des milliers d’arrestations.

Le projet consulté par l'agence Reuters précise que l'amnistie comprend des accusations d'incitation à des activités illégales, de résistance à l'autorité, de dommages matériels, de rébellion, de trahison et de port illégal d'armes. La condition essentielle est que ces actes aient été commis dans un contexte de protestation politique.

Elle couvre également les cas de diffamation lorsque l'infraction présumée s'est produite lors de la critique d'agents publics, un changement important dans un régime qui a systématiquement persécuté ceux qui remettent en question son autorité. Pendant des années, le chavisme a eu recours aux accusations de diffamation pour faire taire les voix critiques sur les réseaux sociaux, dans les médias et dans la sphère politique.

Le projet prévoit une application immédiate pour ceux qui ont agi pacifiquement ou qui ont de graves problèmes de santé. Cette disposition vise à accélérer la libération de centaines de personnes que les organisations de défense des droits humains considèrent comme des prisonniers d'opinion.

Le militant des droits de l'homme

L'un des aspects les plus importants de la loi est l'annulation des alertes rouges d'Interpol et d'autres restrictions de mouvement contre les personnes accusées de crimes couverts par l'amnistie. Le texte garantit explicitement le « retour en toute sécurité et sans persécution » des citoyens vénézuéliens se trouvant à l’étranger.

Cette clause profiterait à de nombreux dirigeants de l'opposition, d'anciens responsables chavistes en rupture avec le régime, des journalistes et des militants vivant en exil pour échapper aux mandats d'arrêt. Sous l’ère Maduro, des dizaines de personnalités politiques ont fui le pays, alléguant des persécutions politiques, et nombre d’entre elles font face à des procédures judiciaires en cours qu’elles qualifient de fabriquées.

La loi ordonne également la restitution des biens confisqués aux personnes détenues pour des raisons politiques, reconnaissant implicitement que l'État s'est approprié arbitrairement les biens.

Le projet lève les exclusions imposées pour des raisons politiques aux agents publics entre 1999 et 2026. Cette disposition est particulièrement pertinente car parmi les personnes disqualifiées se trouve María Corina Machado, prix Nobel de la paix 2025, à qui le Bureau du contrôleur chaviste a interdit de concourir aux élections présidentielles de 2024 en vertu d'une sanction ratifiée par la Cour suprême de justice.

En outre, les sanctions contre les médias seraient annulées, un autre instrument utilisé par le régime pour fermer ou étouffer économiquement les chaînes de télévision, les stations de radio et les portails numériques critiques à l’égard du gouvernement.

Véhicules garés à proximité du centre

L'amnistie ne couvre pas les personnes reconnues coupables de violations des droits humains, de crimes de guerre, d'homicide, de corruption ou de trafic de drogue. Ces exclusions sont conformes aux normes du droit international et à l'article 29 de la Constitution vénézuélienne, qui interdit expressément de cautionner les crimes contre l'humanité.

Cependant, des organisations telles que Foro Penal ont exprimé leur prudence quant à cette limitation. Ils craignent que le régime recoure arbitrairement aux exclusions pour maintenir en prison ses principaux opposants, les accusant à tort de crimes graves qu’ils n’ont pas commis.

Le texte comprend une clause qui accorde l'amnistie aux civils jugés par des tribunaux militaires en cas d'abus de pouvoir ou de manquement à une procédure régulière. Cette disposition reconnaît une pratique systématique du chavisme : traduire les opposants devant la justice militaire pour garantir des condamnations sans garanties procédurales.

Le président de l'Assemblée

Chose inhabituelle, la loi étend le pardon aux « infractions disciplinaires » commises par les juges, procureurs et autres agents publics dans l’exercice de leurs fonctions. Cette clause pourrait être interprétée comme un mécanisme visant à protéger les magistrats et les procureurs qui appliquaient les ordres politiques du régime, les mettant ainsi à l'abri de futures poursuites judiciaires.

Jorge Rodríguez, président de l'Assemblée nationale et frère de Delcy, a décrit la loi comme un chemin « semé d'obstacles » et de « moments amers », demandant pardon et appelant à la réconciliation. Le vote unanime en première lecture ne représente que le début du processus législatif ; Il manque un deuxième débat dont la date n'a pas été fixée.

Le projet surgit dans un contexte exceptionnel : Delcy Rodríguez a pris le pouvoir après l'opération militaire américaine qui a capturé Nicolás Maduro le 3 janvier. Depuis lors, le régime intérimaire a accordé à Washington des concessions comprenant des contrats pétroliers et des libérations progressives de prisonniers politiques.

Selon Foro Penal, 383 personnes ont été libérées depuis le 8 janvier, mais il reste encore 687 prisonniers politiques.

L’approbation finale de la loi sera le test pour déterminer si le Venezuela s’oriente vers une véritable réconciliation ou s’il s’agit d’une autre manœuvre tactique du chavisme.