Les États-Unis ont annoncé des restrictions de visa contre Fritz Alphonse Jean, économiste haïtien et membre du conseil présidentiel de transition, l'accusant de soutenir des gangs et des structures criminelles. Le gouvernement n'a pas publiquement identifié la personne sanctionnée, mais Jean lui-même a confirmé à Associated Press qu'il s'agissait bien de lui et a rejeté les accusations. Cette décision intervient à un moment où l'insécurité et l'incertitude institutionnelle en Haïti continuent de bloquer la voie aux élections qui devraient avoir lieu avant le 7 février.
Washington affirme que Jean a entravé la lutte contre les gangs, sans fournir de détails supplémentaires. Cette accusation intervient alors que des groupes armés maintiennent le contrôle de vastes zones de Port-au-Prince et de l'intérieur du pays. Les organisations internationales et les autorités locales ont documenté comment ces structures criminelles extorquent des entreprises, déplacent des communautés, utilisent des armes de qualité militaire et s’affrontent dans des conflits sur des territoires stratégiques.
Jean, ancien gouverneur de la banque centrale d'Haïti, nie ces accusations et affirme que le conseil présidentiel cherche justement à lutter contre la corruption et la captation de l'État. Selon PAl'économiste a déclaré que lui et d'autres membres du corps collégial avaient reçu des avertissements de la part de diplomates américains et canadiens après avoir envisagé la possibilité de remplacer l'actuelle première ministre, Alix Didier Fils-Aimé. Les pressions se seraient intensifiées à mesure que les tensions internes s’accentuaient quant à l’orientation du processus de transition.

La figure du conseil présidentiel est essentielle dans le schéma institutionnel créé après la démission du Premier ministre Ariel Henry l'année dernière. Henry a quitté ses fonctions après une escalade d'attaques de gangs qui ont paralysé la capitale et rendu impossible son maintien au gouvernement. Le conseil a depuis assumé une direction politique intérimaire alors que le pays tente d'organiser des élections générales, une exigence longtemps retardée.
Les États-Unis ont durci le ton à l’égard des acteurs politiques haïtiens ces dernières semaines. Le secrétaire d'État adjoint Christopher Landau a mis en garde le 19 novembre contre « les appels à une guerre ouverte contre le gouvernement central » et a noté que ceux qui bloquent la voie vers la stabilité en subiront les conséquences, notamment la révocation des visas. Ces déclarations reflètent l'inconfort croissant de Washington face à l'absence de progrès dans la transition et à la crainte d'un effondrement institutionnel plus important.
Le mandat du conseil présidentiel expire le 7 février. Cependant, les violences ont empêché la création des conditions minimales pour voter. Haïti n'a pas organisé d'élections depuis près d'une décennie et la présidence est restée vacante depuis l'assassinat de Jovenel Moïse en juillet 2021. Le Conseil électoral provisoire a proposé des dates provisoires en août et décembre de l'année prochaine, mais il n'y a aucune certitude qu'il sera possible de garantir la sécurité d'ici là.

La crise sécuritaire a pris des dimensions extrêmes. Selon les chiffres des organisations internationales, plus de 4 300 personnes sont mortes entre janvier et septembre de cette année dans des épisodes liés aux violences, parmi lesquelles des membres de gangs et des civils. Les enlèvements, les meurtres et les attaques armées ont provoqué de nouveaux déplacements internes et affaibli encore davantage la capacité de fonctionnement de l'État.
La mission internationale soutenue par l'ONU et dirigée par la police kenyane a eu du mal à contenir la violence. L’opération, conçue pour soutenir les forces locales, se heurte à des limites logistiques, à la résistance des groupes armés et à un terrain politique complexe. Haïti espère également disposer d'une nouvelle force de répression des gangs dotée d'une plus grande capacité à arrêter les suspects et à reprendre les zones contrôlées par les criminels.
La détérioration de la sécurité a également touché la mobilité et l’économie. Sunrise Airways, la seule compagnie aérienne à maintenir des vols nationaux et internationaux, a suspendu ses opérations pour des raisons de sécurité. L'aéroport international de Port-au-Prince a fermé à plusieurs reprises depuis l'année dernière en raison d'offensives de gangs dans les zones proches des pistes.
La sanction imposée à Jean ouvre un nouveau front dans les relations déjà tendues entre le conseil de transition et Washington. Cette accusation survient alors qu’Haïti est simultanément confronté au défi de démanteler les groupes criminels, de reconstruire les institutions et de limiter la possibilité que la crise politique conduise à un vide de pouvoir encore plus grand. La marge de manœuvre du pays se réduit à mesure que les échéances politiques approchent et le risque augmente que la violence détermine à nouveau la direction de la transition.