La nouvelle doctrine Trump et le retour de la sécurité hémisphérique : le Venezuela comme avant-goût de l’ordre à venir

La publication fin 2025 de la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis marque un tournant d’ampleur. Il ne s’agit plus d’un ajustement technique ou d’une réorganisation tactique des priorités, mais plutôt d’une refonte doctrinale qui remet directement en question les hypothèses qui ont structuré la politique étrangère américaine depuis la fin de la guerre froide. Pour l’administration Trump, les trente dernières années n’ont pas constitué une évolution vertueuse du leadership américain, mais plutôt une déviation stratégique qui a affaibli la souveraineté, érodé la base industrielle, dispersé la puissance militaire et fait des États-Unis le garant involontaire d’un ordre mondial qui a profité davantage à ses concurrents qu’à ses propres citoyens.

En ce sens, le document fonctionne comme une critique systématique de l’internationalisme libéral et de l’idée d’hégémonie bienveillante. Sa prémisse se concentre sur le fait que les États-Unis doivent cesser d’essayer de gouverner le monde pour se gouverner eux-mêmes, en reconstruisant leur force interne comme condition indispensable pour projeter leur puissance de manière sélective, pragmatique et directement liée à leur intérêt national.

La conséquence immédiate est une redéfinition restrictive dudit intérêt. La sécurité – précise le document – ​​commence à la frontière. L’immigration, non seulement irrégulière mais aussi massive en général, est présentée comme la principale menace contemporaine à la cohésion sociale et à la stabilité des États, au-delà même du terrorisme ou de la prolifération nucléaire. Ainsi, une conception classique – aujourd’hui resignifiée – est rétablie selon laquelle les frontières et les institutions protègent non seulement le territoire, mais aussi l’identité et la souveraineté culturelle.

Le deuxième pilier de cette nouvelle doctrine est la réindustrialisation. Le texte affirme sans ambiguïté que le projet mondialiste a « vidé » la classe moyenne américaine et prévient qu’aucun pays ne peut se considérer en sécurité s’il dépend de son principal concurrent stratégique pour des intrants critiques, des minéraux essentiels ou des technologies clés. D’où le retour explicite au protectionnisme productif, à la délocalisation industrielle et à l’usage stratégique des tarifs douaniers, intégrés non plus dans une logique économique, mais dans une logique de sécurité nationale.

La troisième dimension – et peut-être la plus sensible pour l’Amérique latine – est celle de l’hémisphère. Ici émerge ce que l’on pourrait appeler un « corollaire Trump » de la doctrine Monroe. Les États-Unis affirment sans ambages que la présence d’acteurs extra-régionaux, notamment de la Chine, constitue une menace directe pour leur sécurité. Les ports, les infrastructures critiques, les télécommunications et les secteurs stratégiques deviennent considérés comme des espaces d’intérêt vital, anticipant une diplomatie plus dure, moins ambiguë et potentiellement coercitive. Pour les pays d’Amérique latine, ce point marque la fin d’une zone grise où la concurrence mondiale cesse d’être abstraite et se territorialise.

C’est précisément dans ce cadre que les événements récents au Venezuela acquièrent une signification qui dépasse de loin la situation locale. L’intervention directe des États-Unis – qui comprenait des opérations militaires sur des objectifs stratégiques et la capture du chef de l’État vénézuélien pour son transfert sur le territoire nord-américain – ne peut être lue comme un événement isolé ou comme une réaction improvisée. Au contraire, il s’agit de la première application visible, concrète et immédiate de la nouvelle doctrine de sécurité hémisphérique. Washington a laissé de côté le caractère progressif des sanctions, la rhétorique multilatérale et les mécanismes de pression indirecte pour agir dans une logique de menace transnationale, où trafic de drogue, effondrement des États et alignements extra-régionaux se combinent pour justifier le recours direct à la force.

La réaction internationale – profondément polarisée entre condamnations juridiques et validations politiques – ne fait que confirmer que l’ordre régional entre dans une phase de plus grande confrontation et de moins de consensus. Le Venezuela devient ainsi un précédent et un avertissement : l’hémisphère redevient un espace de sécurité prioritaire pour les États-Unis, et les notions traditionnelles de souveraineté, de légalité et d’intervention commencent à être réinterprétées à la lumière d’une corrélation explicite de forces.

Le chapitre européen du document renforce cette lecture. La stratégie américaine décrit l’Union européenne comme un acteur d’une crise d’identité, de démographie et de leadership, et ne cache pas son intention d’encourager un changement politique renforçant les souverainetés locales au détriment des structures supranationales. Plus qu’une politique sécuritaire, le texte se projette ici comme une intervention culturelle.

En Asie, la rivalité avec la Chine revêt un caractère systémique. Le confinement militaire, le découplage économique et le conflit sur les normes technologiques configurent un scénario dans lequel la concurrence cesse d’être commerciale et devient civilisationnelle. Le Moyen-Orient, pour sa part, est redéfini comme une plate-forme énergétique et financière, avec un retrait de toute implication militaire permanente et un engagement en faveur d’alliances stratégiques sélectives.

Globalement, la nouvelle Stratégie de sécurité nationale cesse d’être un document technique et devient un manifeste politique à l’ambition refondatrice. Cela redéfinit non seulement ce que les États-Unis attendent du monde, mais également le monde qu’ils sont prêts à tolérer.

Pour l’Amérique latine – et particulièrement après ce qui s’est passé au Venezuela ce samedi 5 janvier – le message est sans équivoque. L’hémisphère est revenu au centre de la stratégie américaine, non plus comme espace d’influence diffuse, mais comme théâtre direct de sécurité. Dans ce nouvel ordre fragmenté, fait de blocs et de décisions difficiles, les pays de la région devront accepter que l’ambiguïté stratégique a un coût croissant. Quand Washington change de boussole, la carte du monde se redessine. Le Venezuela en est aujourd’hui la preuve la plus claire.

Patricio Degiorgis est analyste international et directeur de la Chaire de l'Union européenne à l'Université de Commerce et des Sciences Sociales (UCES)